La Relève de Benjamin Millepied

La Relève
La Relève

La Relève ? Le gâchis, si j’avais pu choisir le titre de ce formidable et vertueux documentaire réalisé par Thierry Demaizière et Alban Teurlai.

La Relève, histoire d’une création

« La Relève » est présenté comme l’histoire d’une création, à l’Opéra national de Paris. Le sous-titre qui accompagne les premières images, à l’Opéra Garnier, en présence du président de la République, François Hollande qui serre la main de Benjamin Millepied, charismatique directeur de la Danse de cette prestigieuse institution, et discute volontiers avec Natalie Portman, son épouse, éblouissante de verticalité et d’élégance, est éloquent : 24 septembre 2015, un ballet de 33 minutes, 16 danseurs choisis parmi les 154 du corps de ballet. C’est le soir de la première. Benjamin Millepied a eu quatre mois pour créer son nouveau ballet. Parmi les danseurs du cœur de la compagnie, Benjamin Millepied a trouvé la relève : les futures étoiles exemplaires, celles qui inspireront d’autres générations de danseurs de-par le monde, celles qui donneront leur nom à un studio de répétition, celles qui -à leur tour, imagineront un ballet ou dirigeront une troupe, s’émanciperont en France ou ailleurs, emportant aux eux cette exception culturelle à partager. Benjamin Millepied a été nommé directeur de la Danse de l’Opéra national de Paris en novembre 2014. Ce ballet, cette création raconte aussi l’histoire de la vision de la danse et de la réinvention de l’Opéra de Paris, une administration française, par un jeune manager.

Le gâchis, l’histoire d’une frustration

Le gâchis, en réalité, est l’histoire d’une frustration. En filigrane, « La Relève » raconte des carrières brisées, des talents ignorés, des potentiels broyés, des destins fracturés. C’est comme dans « Soleil de nuit » de Taylor Hackford. Kolya (Mikhail Baryshnikov) est passé à l’Ouest pour danser Balanchine. C’est sans retour possible. Un mauvais concours de circonstances le ramène à l’Est, dans une prison dorée. Au Kirov, il arrive en jean 501 et Stan Smith, le regard perçant, le geste ample, le pas enlevé, le corps souple. Il retrouve son ex : l’étoile Galina (Helen Mirren), qui a vendu son âme aux russes en échange d’un confort surveillé. Elle est seule dans le théâtre et écoute Vladimir Vissotski, qui résiste à sa manière au pouvoir soviétique. « Les chevaux capricieux » résonne, d’une voix brûlée par la vodka. Ses poèmes et ses chansons sont sa liberté, à Vladimir Vissotski, comme Galina se sent libre en l’écoutant. Mais personne ne s’affranchit d’une dictature. La liberté ne s’achète pas à coups d’appartements somptueux, de limousines et de caviar, de salaires confortables et d’une poétique formatée. Voilà le dilemme auquel est confronté Benjamin Millepied en France. C’est dingue, n’est-ce pas ?

Les danseuses et danseurs de l’Opéra de Paris sont autant de femmes et d’hommes susceptibles de relever la France, de réinventer l’une de ses institutions, de consolider, avec panache, le rayonnement international d’une pratique artistique qui fait la noblesse du pays. Autant de femmes et d’hommes portés par leur enthousiasme, leur passion, leur art, leur choix singulier, leur personnalité remarquable, leur spécificité. Tout cela qui, mis bout à bout, peut créer une dynamique au service d’un renouveau perpétuel, d’un élan, d’une fierté nationale et mondiale. Il suffit d’un ballet, de la présence d’une caméra discrète et néanmoins incisive, de 39 jours, pour comprendre à quel point la relève n’est rien d’autre qu’un effroyable gâchis, jusqu’à cette inéluctable, cruelle et inique fin : le 4 février 2016, Benjamin Millepied annonce sa démission. Une démission prévisible dès la première séance de répétition et les premiers marquages, au Foyer.

Benjamin Millepied

Benjamin Millepied est une boule de feu et d’énergie, il ne cesse jamais de réfléchir, de créer à haute voix et intérieurement, il se parle même quand il répond à sa fidèle collaboratrice, Virginia Gris ou à un journaliste, il filme tout, il photographie, il écoute les sons, ils analyse les vidéos, il décompose les gestes, il cherche, il tente, il expérimente, il ose, il se trompe et recommence, il chute et se relève, il regarde ce qui se passe ailleurs, sur d’autres continents ou dans la rue, il croque et dessine, il annote partout, il se documente, visionne des ballets classiques et contemporains, d’autres moyens d’expression corporelle, il y puise et y pense jusqu’à trouver ce qui fera sa différence, sa réussite, celle de l’Opéra national de Paris, celle de la France. Il ne s’interdit rien. Tout entier tourné vers la création, il n’a pas besoin d’un bureau, d’un double-écran d’ordinateur, d’un fauteuil en cuir, d’un chauffeur ou d’un costume de marque. Un ordinateur, du son, un téléphone, des baskets, un tee-shirt, un coin de table, lui suffisent. Une décision peut être prise au détour d’un couloir plutôt que lors de trop longues réunions pendant lesquelles chacun opposera un argument à l’aune de son périmètre, étirant le temps. Sauf que Benjamin Millepied n’a pas de temps à étirer et parvient à conjuguer ses différentes missions en permanence, il cloisonne dans son cerveau. L’important, ce ne sont pas les moyens en soi, ce sont les moyens au service d’une création. L’important ce n’est pas le prestige, c’est la liberté.

Avant de naître, à Bordeaux en 1977, d’une mère danseuse et d’un père sportif de haut niveau, il dansait déjà. Sa mère enseigne la danse africaine et contemporaine à Dakar, premières bases. Puis il entre au Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Lyon à 13 ans. Trois ans plus tard, il intègre la School of American Ballet. 2002 : il est promu soliste et « principal dancer » du New York City Ballet, la troupe qui l’a engagé en 1995. Parallèlement il créé pour le théâtre et l’opéra, il assure la chorégraphie de « Black Swan », réalisé par Daren Aronofsky. Il réalise des courts métrages et fonde en 2011 sa propre compagnie : « L.A. Dance Project », laboratoire de création artistique, toutes formes d’expressions, interdisciplinaire. Danseur étoile, Chevalier des Arts et des Lettres, honoré du United States Artists Wynn Fellowship, un film « Oscarisé », le destin de Benjamin Millepied se résume à cette somme de fulgurances et d’éclats. Ça donne le vertige.

Jamais autant un nom de famille n’aura fait sens : Benjamin l’homme aux mille pieds, né pour être danseur, créateur et directeur de danses. Benjamin qui a cependant mis le pied dans un engrenage redoutable : le système institutionnel et administratif français, ses lourdeurs et sa hiérarchie, ses process et processus, ses tableaux de bord, ses parapheurs, sa longue et lente chaîne de validation pour obtenir un banc de 3 mètres de long –décor minimaliste d’un ballet, son pouvoir encadré, son contre-pouvoir de façade, des syndicats plus soucieux de saboter que de se préoccuper de la santé des danseurs et de leur environnement.

En vérité, ce n’est pas Benjamin Millepied qui décide. C’est le directeur Général, ce sont les syndicats, ce sont ceux qui ont une zone de pouvoir établie depuis 1992 ou avant -qu’on ne vienne pas les déranger à l’abri des lambris du Palais, ce sont les ministères de tutelle, c’est l’Etat. Tout cet aréopage qui va peu à peu le cerner pour compromettre sa carrière. S’il échoue, les autres pourront satisfaire leur fibre égotique. S’il réussit, il devient nuisible. Ce n’est pas l’aura de la France qui est l’enjeu, ce sont ces luttes de pouvoir intestines, médiocres et clandestines. Tout n’est qu’affaire de reconnaissance, en fin de compte.

Le problème de Benjamin Millepied, c’est son humilité et son absence d’ambition. L’ambition, c’est comme le cholestérol : il y a le bon et le mauvais. Benjamin Millepied, ce qu’il privilégie, c’est l’égoïsme, ce qui est organique, l’ambition qui élève et transfigure : « explore tes émotions », « sois plus sensible aux autres », « la danse c’est de la technique mais pas que : c’est aussi la sensation de l’espace et du temps », « fais-toi plaisir », « c’est faire corps, c’est comme quand on fait l’amour », « développe ton phrasé et ta personnalité ». Benjamin Millepied donne, il est généreux. Benjamin Millepied est franc, loyal et sincère : il n’a pas le temps de s’embarrasser de rumeurs, de bruits de couloirs, de discussions vaines qui ne concernent pas sa création, son art, sa discipline et sa mission. Benjamin Millepied ne traîne pas, il trace : il a un ballet à créer, une entreprise à diriger et, s’il entend un ragot, il appelle pour solutionner, frontal, pour cesser d’être pollué.

Créer ou diriger ?

Créer ou diriger, telle est la question. Est-il audible en France, au XXIe siècle de créer ET diriger ? A son arrivée, il reçoit par courrier un livre sur le management. No comment. Dans sa tâche, il est accompagné par trois personnalités complémentaires, indéfectibles soutiens. Benjamin Pech -à la danse, Virginia Gris –à l’administratif, avec sa signature et son énergie touchantes : « Tas pas vu Benjamin ? ». Virginia cherche Benjamin désespérément, pour synthétiser son quotidien et obtenir une signature. Dimitri Chamblas -community manager qui travaille depuis les toits du Palais. Car Benjamin Millepied est aussi un homme de communication. Pas la communication-bavardage ou « paillettes ». Plutôt participative, celle qui lui permet de faire savoir, d’expliquer, de confronter ses idées et tentatives, d’explorer avec le public, de valider ses choix, de vérifier ses hypothèses parce que, au final, c’est le public qu’il s’agit de convaincre et plus on créée ce lien de confiance et cette proximité avec lui, plus il sera conquis donc acquis. Le public, lui-même acteur et partie-prenante des décisions d’une institution qui leur appartient aussi un peu.

Il s’entoure d’une générations de talents novateurs et pressés comme lui : la styliste Iris Van Herpen, le musicien Nico Muhly, le chef d’orchestre Maxime Pascal, le collectif United Visual Artists aux lumières. Ensemble ils interagissent, émettent des suggestions, acceptent l’erreur, que le tutu ne corresponde pas au ballet, que la partition puisse être nuancée, que piano devienne piano forte, que l’on déchire et que l’on recommence, même la veille. A tout moment le conducteur peut être révisé pour davantage de fluidité. Personne n’en prend ombrage puisque tout le monde adhère à cette agilité.

Sans s’en apercevoir, Benjamin Millepied fera éclore 16 danseurs qui manquaient d’assurance à défaut de technique, des collaborateurs et des artistes puissants et lumineux. Les visages s’éveillent doucement, jour après jour, la transformation est surprenante et la parole se libère. Grâce à Benjamin Millepied ils comprennent qu’ils ont été « infantilisés », « uniformisés » et manipulés, déposés dans des cases qui comportent des grilles et des critères immuables et désuets. Oui : une métisse peut apparaître dans un collectif de danse classique et non ça ne dénote pas, ça ne dessert pas l’unité et, si elle se fait remarquer, c’est probablement parce qu’elle le mérite et non parce qu’elle est métisse. Il ne s’agit pas de danser pour le jugement, la note, la pression du grade, mais pour soi, « revendiquer qui on est », « s’assumer ». Il n’est pas question de danser par rapport aux autres, par comparaison, par défaut, pour le moins, par la peur, par conformisme, pour se justifier. Il s’agit bien de danser comme « si c’était la première fois à chaque fois », « d’être réceptif émotionnellement », « de se faire du bien », « d’être en lévitation, comme un oiseau ».

L’autre problème de Benjamin Millepied, c’est qu’il est un bon manager. Il ne s’enferme pas dans un bureau : il participe aux cours avec les danseurs, il chorégraphie en temps réel avec eux, il vérifie les pas, les placements, les postures, il enseigne, il connaît mieux les corps de métiers que les couloirs de l’Opéra, les étages et coursives, il ne déambule pas : il créé et il dirige la danse, « sur le terrain ».

Benjamin Millepied, tout en assurant La Relève, reconsidère les conditions de travail à l’Opéra de Paris : il remplace les parquets au profits de sols qui amortissent les sauts. Il convainc des mécènes de financer. Il créé une académie chorégraphique, parce qu’il s’aperçoit que les fondamentaux sont négligés et que sans cela, rien n’est jamais acquis. Il développe un espace santé. Il s’entoure de soigneurs. Des décisions dignes d’un chef d’entreprise, tourné vers la réussite collective.

Le soir de la première est un succès. Il a prévenu que cette première permettra les derniers calages avant la générale, ça détend. Il ne recherche pas la perfection : il l’a trouvée. Il recherche l’émotion. Benjamin Millepied regarde le ballet des coulisses le regard embué, la gorge nouée. A l’issue des applaudissements qui n’en finissent pas, il rejoint les acteurs de cette création qu’il embrasse individuellement aussi ému qu’eux le sont. Ce soir, ils étaient sur le devant de la scène, en première ligne, aériens et souriants.

Conclusion

Dans un pays pétri de traditions obsolètes, comme chanter la Marseillaise avant une création artistique moderne, parce que le Président de la République sera présent, devoir se satisfaire des délais des marchés publics, accepter de ne plus travailler l’été -août figé, ne pas imaginer d’autres rythmes de travail que ceux communément admis : comment créer et diriger en toute liberté ? C’était mission impossible, personne n’avait prévenu Benjamin Millepied. Il est reparti à Los Angeles.

Que sont-ils devenus ? Benjamin Pech, Virginia Gris, Dimitri Chamblas, les 16 danseurs de « Clear, Loud, Bright, Forward » et tous les autres, du corps de ballet et les étoiles ? Ceux qui ont tant investi de temps et d’âme aux côtés de ce leader incontestable, en phase avec le monde et avec son temps.

Les réalisateurs ont souhaité brosser le portrait d’un jeune et brillant Benjamin Millepied, propulsé à la tête d’une institution Française. Deux interprétations possibles, mais une seule conclusion. On peut y lire l’histoire de l’échec d’un chef d’entreprise. On peut y lire son succès : il a assuré la relève et accompli sa mission. Ce que l’on en retient néanmoins, c’est ce que Benjamin Millepied renvoie dans le miroir. Le portrait d’une France éculée, usée, qui ne sait pas se moderniser, qui a peur du changement, qui théorise plutôt que d’agir ; Le portrait d’une France complaisante, qui a abdiqué, lâché les rênes et qui ignore comment les reprendre.

Le documentaire de Thierry Demaizière et Alban Teurlai pourrait être appliqué à n’importe quelle discipline, expertise, métier, dans n’importe quelle entreprise. Ce qu’a insufflé Benjamin Millepied devrait être repris par tous ceux qui dirigent et créent, parce que justement, cela va ensemble. Pragmatisme et bon sens. Il devrait être visionné par tous, y compris les parents et le système éducatif. Il propose une manière de vivre la vie pour laquelle on est destiné, oubliant « les autres ». Ce qu’on a à prouver, c’est à soi. Notre raison d’être ne se construit pas à coups de référentiels, de notes et de comparaisons. Et ensuite, une fois le talent reconnu : il se travaille.

D’où cette nécessité de repérer et accompagner au plus tôt La Relève de La France, lui permettre d’identifier un cap raisonnable et de se projeter.

Peut-être Benjamin Millepied est-il trop visionnaire, trop jeune, trop vif, trop beau, trop amoureux, trop droit, trop libre, toujours en quête, en questionnement parce qu’il en veut toujours plus, progresser en permanence. Mais voilà. La France n’aime pas les conquérants : ça effraie. La France préfère la dissonance, la diffraction, la confrontation et même l’échec, parce qu’elle a peur. La question est de savoir : peur de quoi ?

« La Relève, histoire d’une création ». Un film de Thierry Demaizière et Alban Teurlai (110 mn), avec la participation de l’Opéra national de Paris, de Falabracks et de canal+. Au cinéma depuis le 7 septembre.

La Relève

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