La Française du Nil, Yolaine Destremeau

 

La Française du Nil, Yolaine Destremau

La Française du Nil, Yolaine Destremeau

Roman, éd. Pierre-Guillaume de Roux, 200 p., 18€

 

Attention, ça va vite. Un court roman, sur plusieurs décennies et d'autres continents que le nôtre, qui se lit aussi vite que ces destins croisés se développent sous nos yeux, entre Privas, en Ardèche et Gurnah, sur les bords du Nil, en Égypte. Ils ont dix, douze, trente, cinquante, soixante ans. On ne décroche pas, c’est haletant, le style -impeccable, est alerte et l’histoire saisit. On embarque pour un voyage sans y avoir réfléchi et, par les temps qui courent, c’est une proposition bienvenue.

La Française du Nil commence d’emblée par un chapitre bouleversant, une scène d’atmosphère, en Égypte. Un cheval manque de se noyer, il échappe aux enfants, Ashraf et Mohamed. À côté d’eux, les marins travaillent et gréent le bateau. Ce chapitre convoque les rires et ce parfum chaud, celui de la liberté, pieds nus, en galabeya. Au même moment, Luis s’apprête à quitter Mexico pour New-York où une brillante carrière de juriste l’attend. Au même moment, Gaïa se prépare à laisser sa machine à coudre à Privas, pour voyager, impavide et sans attache. Au même moment, Mansour voyage en felouque sur le Nil. On se demande quel est le dénominateur de ces enfants qui grandissent tellement vite, chacun à un bout du monde, quel événement va tous les réunir, car il ne peut en être autrement, comme dans un film de Claude Lelouch, quand les chemins des uns recoupent ceux des autres, sans l’ombre d’un doute. Quand, et où aura lieu la rencontre, à quel stade de la vie ? La lecture tient en haleine et on s'épprend pour Gaïa, l'héroïne obstinée et affranchie.

Très vite, on entend Axelle Red et Renaud chanter « Manhatan-Kaboul » et l’on pense aux drames, aux guerres, au terrorisme et l’on se dit que non, il n’est pas question de cela. Pas dans ce film mené tambour battant, ce film de destins mêlés. Au contraire. D’ailleurs, à l’instar de Gaïa, on parcourt le monde « Avec une prédilection pour les pays dangereux et inconfortables. Elle n’avait jamais la sensation d’être en danger. Jamais. Où qu’elle soit. Elle assurait que c’est celui qui a peur du danger qui attire le danger. Et elle ne connut jamais la peur. »

De fait, on poursuit le voyage et ça y est, Luis, Mansour, Gaïa, Ashraf et Mohamed se sont rencontrés et unis, ils ont abandonné leur vie d’avant, leur rêve d’avant, leur ambition d’avant, pour le Nil, qu’ils veulent faire revivre en douceur, au rythme indolent de ce pays, dans cette torpeur extatique. Les pages s’enchaînent, dévoilant des années œcuméniques, laïques et inclusives.

L’auteur use peu de mots pour peindre les tableaux qui se succèdent, une écriture économe, visuelle et orale, qui transmet. On vit davantage qu’on ne lit, cette fable universelle, ce roman presque onirique : les senteurs, la poésie ambiante, l’haleine du fleuve, les lumières.

Presque. Tout à coup, sans prévenir, un malaise s’installe. D’abord diffus : « Elle croisa deux femmes totalement « bâchées », qui revenaient du marché aux poissons. Les Égyptiens, ceux qui avaient de l’humour, les appelaient « les boîtes aux lettres ». » Et puis Mansour change, plus radical, son front laisse apparaître deux durillons qui ne laissent rien présager de bon. Face aux excisions répétées, notre sens de l’humour se délite d’un cran supplémentaire. La nausée nous engorge plus encore quand un attentat islamique se produit au Caire. Et l’Égypte orchestre sa révolution de papyrus. Le pays change, l’insouciance a disparu sans crier gare.

La peur finit par gagner Gaïa. Elle a soixante ans.

La fin m’a déçue. J’aurais préféré que Yolaine Destremeau termine comme elle avait commencé, ce voyage : avec ses personnages qui résistent et s’adaptent au monde qui évolue et s’assombrit, en luttant, sans évoquer les attentats de Charlie, ni ceux du Bataclan. Ni la décolonisation, ni mai 1968: un contexte historique mondial incongru, qui freine la lecture. N'est pas Robert Zemeckis qui veut. Écrire, en épilogue, n’apporte rien non plus, ça enlèverait même un peu de cette magie qui nous a parcourue tout au long de l’histoire. Des coulisses qui ne nous concernent pas. J’aurais terminé quelques chapitres plus tôt : lorsque cet Américain envoie un mail. Oui, pour moi la juste fin romanesque se situe dans ce chapitre : l’Américain. Une fin ouverte, porteuse d’espoir. Mais je vous invite toutes et tous à lire cette « formidable aventure humaine, portant témoignage à la fois des soubresauts de l’histoire contemporaine et de l’indéfectible charme de l’Égypte. »

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