Les filles du Nil, documentaire de Nada Riyadh et Ayman El Amir (1h42)
Un film documentaire bouleversant, tourné pendant plusieurs années à la manière de Boyhood et qui rappelle Mustang : on suit en 1h40 l’évolution d’une bande de filles du Nil sur quatre ans. Issues d’un village reculé d’Égypte qu’on dirait composé d’immeubles en cartons dont aucun n’a été terminé. Les familles partagent leur existence avec chèvres, serpents et pigeons, chats faméliques et tripotées de mômes éparpillés ou dans les jupons des mères. C’est spartiate, austère, poussiéreux et dépouillé, et joyeux. Les seuls aménagements décoratifs représentent Jésus et une iconographie orthodoxe balisée.
Les ados deviennent jeunes filles puis jeunes femmes sous nos yeux. Toutes équipées d’un smartphone, elles sont modernes, cheveux au vent, en jean et baskets, maquillées -ou pas, bien dans leur époque. Si bien qu’à travers leur troupe de théâtre de rue, elles dénoncent le patriarcat et ses conséquences sur les filles et les femmes. Elles affirment haut et fort leurs rêves d’indépendance, de gloire et de liberté. L’une veut mettre en scène, l’autre chanter, une autre voler-s'élever. Résolues.
Leur détermination survivra-t-elle aux injonctions sociétales séculaires, dans ce monde dominé par les hommes gaslighteurs ? Après le mariage, qui avec un cousin, qui avec le fils d’un père qu’on respecte, qu’adviendra-t-il de leur bus des rêves, celui qu’elles attendent avec panache sur la chaussée cabossée, face aux ricanements, dénigrements, envies et jalousies ?
Auront-elles le courage de braver les interdits, les traditions et les humiliations dictées par les hommes, demeureront-elles ces putes insoumises stigmatisées, choisiront-elles de faire preuve de docilité et de gentillesse féminine ? Finiront-elles par ployer, recluses dans une cuisine sans fenêtre, sans téléphone et sans la télécommande de la télévision ?
Après elles qui, pour prendre la relève ?
Une prouesse d’avoir pu filmer ces atermoiements, ces réussites et ces échecs au plus près, même des mâles dominants narcissiques à l’ego turgescent. On espère pour ces jeunes femmes, on leur souhaite de vivre leur rêve et de s'affranchir des paradoxes. De couper les ponts. De devenir ces artistes qu'elles portent comme leur enfant. On a tellement envie d’y croire. On partage leur rage et leur exemple donne à réfléchir : avons-nous pu nous-mêmes ici, maintenant, dans cet occident démocratique a priori égalitaire, sororel et féministe, faire coïncider nos rêves avec la réalité, nos besoins intérieurs organiques avec les pré-requis et la norme extérieurs ? Avons-nous réussi à écrire nos vies, en devenir un peu plus que de simples actrices observatrices ? Si oui, au prix de quels renoncements, car la liberté n'est jamais gratuite.
Ce documentaire nous pose la question en toute simplicité : un miroir généreux que les réalisateurs nous tendent.
Quant à ces filles du Nil, je ne sais pas vous mais moi, j’aimerais les remercier, les encourager et les revoir épanouies, femmes accomplies, émancipées et envolées.
Ne serait-ce, j'en ai peur, qu’un vœu pieu ?