Toutes les vies, récit de Rebeka Warrior (Stock)
En 2011, je suis partie au Japon pour tenter de réunir mes battements de cœur organiques et artistiques, ces derniers archivés au « Musée des Cœurs » de Christian Boltanski, sur le rocher de Teshima, quelque part dans le Pacifique.
Mon pèlerinage s’est élargi aux îles de la mer intérieure de Seto, jusqu’à Megijima, l’île aux démons, représentée par une fourche à 3 dents épineuses sur un rond, les flots de la mer tout autour. C’est la plus romantique des îles de l’archipel de Shikoku et l’une des plus petites : moins de 3 km2, un bord de mer de 8 km et 200 villageois. Presque entièrement ceinturée par un mur de pierres, appelé Ote, rempart de 4 m de circonférence, ce qui lui donne une apparence étrange, protégée contre tempêtes, marées et démons.
La légende de Momotaro raconte cette île mystérieuse.
Momotaro est un petit garçon adopté par un couple d’habitants de Megijima. Il leur était parait-il destiné. Momotaro est si paresseux que Dieu le missionne pour combattre les démons. Il est accompagné d’un faisan, d’un chien et d’un singe. Après bien des épreuves, il triomphe et revient habiter chez sa famille, à qui il a prouvé sa valeur.
Ils vivent heureux, débarrassés des démons.
Sur l’île, on raconte aussi que l’archipel est réputé pour son mythe d’Izanagi et Izanami. Premier couple divin. Ils ont créé le monde. Ils ont disposé un escalier reliant le ciel à la mer, traversant le vent, les arbres, les rochers, les carpes et leur nageoire soyeuse, les hameçons, les marées, les cerisiers en fleurs, les histoires de famille, les princesses infirmières. Ils donnent naissance aux îles du Japon, à tous les Kami, qui progressent, grâce à leur sens divinatoire, aux seigneurs et aux empereurs, les Mikado.
De l’Auguste Vide, le « Dieu maître de l’Auguste Milieu du Ciel », le Tout, le Roi, est à l’origine des Kami, ancêtres de la nature, des bois, de l’eau, des entités, des animaux et des hommes. Les Kami sont partout, ils sont Tout.
À Megijima, la caverne des ogres et la maison du sommet Washigamine, offrent une vue à 360 degrés sur cet inland japonais. Il se murmure que parfois, les visiteurs peuvent entendre le rire de l’ogre.
On y entend surtout la présence de l’absence.
Rebeka Warrior a traversé le monde et les langues pour renaître, guidée par Izanami qui lui est apparue en rêve. Toutes les vies, elle les a vécues dans une boucle spatio-temporelle fantastique, aussi lumineuse qu’enténébrée, à partir du Mexique pour terminer son errance mystique et miraculeuse au Mexique.
Entre-temps, entre vie et mort, entre poésie et littérature, elle a créé et s’est initiée à la foi.
Rebeka Warrior nous offre cet itinéraire aussi singulier qu’incandescent. De ceux -fascinants- qui font l’artiste. Que d’autres avant elle ont éprouvé. Emmanuel Carrère qui raconte dans « Yoga » son expérience à Vipassana. Léonard Cohen qui s’est enfermé 6 ans au monastère de Mount Baldy d’où il est ressorti avec l’ébauche d’Hallelujah. Ou David Bowie, le plus expérimental.
Warrior écrit des carnets et vit des vies transcendantales, extrêmes, elle frôle furie et folie et toujours revit.
« Pour que jamais je n’oublie en voyant ma tronche que Pauline est là, dans les plis même de ma peau. C’est ce que cela signifie, avoir quelqu’un dans la peau. Maintenant je le sais. »
Car à l’origine, il y a Pauline sa colline, l’amour absolu, les sacrifices et le vertige.
« Que pour l’aider à partir, il fallait que je m’en aille d’abord, car les morts s’accrochent à notre amour, ce qui prolonge leur envie de vivre, et donc leur souffrance, et c’est ce qui crée au final leur torture. »
Extraits inoubliables :
« M’habituer aux mélodies des violons sans cordes et des flûtes sans trous.
Réchauffer mon cœur froid avec les harmonies.
Faire disparaître les sujets, les objets, l’anxiété, les projets, les calculs, le vent, les vagues. »
« Je devais revenir à la source, entrer dans mon cercueil. »
« Je devais laisser faire et tolérer. »
« Qu’il fallait s’habituer à vivre sans réponses.
À savoir sans savoir et penser sans penser. »
« J’étais devenue Marc Aurèle, j’avais fait une toge avec le drap.
Parlez-moi en latin sinon rien.
Parlez-moi du parfum et des défunts.
Parlez-moi des torrents et des parents qui pleurent leurs enfants.
…
Vous qui êtes cachés dans les nuages.
…
Minuit égale minuit deux.
C’est la danse des poignards, faites-moi sortir du cauchemar. »
« Il fallait tout éprouver pour voir à travers les objets et entendre le chuchotement des âmes. »
« Initialement, je l’avoue, j’avais pensé sniffer les cendres. »
« Ma colline éternelle, je te cherche dans toutes les villes, j’ouvre toutes les portes, quand tomberont les premières pluies, je serai là pour voir pousser ton mythe. »
« Je ne savais plus si je voyais avec mes yeux ou avec mon âme. »
« Nue comme un ver, seule comme une reine après une conquête ! »
« Il faudrait une vie d’essai pour s’entraîner à vivre sa vie. »
« Les rituels me faisaient du bien.
J’aimais l’ordre, la discipline et la ponctualité.
…
Pour être heureux, il fallait perfectionner son esprit.
Pour être heureux, il fallait suivre une éthique. »
Jusqu’à l’expérience ultime :
« J’arrivai ailleurs.
Difficile de dire où.
…
La totalité des époques.
Toutes les vies.
…
Les mêmes larmes qu’à ma naissance. »
« Toutes les vies » est une plongée explicite dans les tourments d’une âme humaine ; c’est cru et élégant, sauvage et poli, c’est extrême et romantique, triste et cruel, et beau.
À la fin, Rebeka Warrior a terrassé les démons et croisé les Kamis.