Dites-lui que je l’aime, comédie dramatique de Romane Bohringer (1h32)
Romane Bohringer se retrouve bouleversée après avoir lu « Dites-lui que je l’aime », le récit de Clémentine Autain (Grasset, 2019). Aussitôt, s’impose l’idée d’en décliner l’histoire au cinéma. Elle préempte les droits, organise une rencontre avec l’écrivaine, enthousiaste. Se pose alors une question : « Mais, comment vous pourriez adapter ça ? » Romane l’ignore.
Décembre 2025, le film est diffusé sur grand-écran.
Un film singulier, à l’image de sa réalisatrice, artiste inclassable qui pourrait recevoir aujourd’hui un César pour l’ensemble de son œuvre. Actrice, metteuse en scène, réalisatrice d’une seule et unique œuvre que « Dites-lui que je l’aime » vient renforcer. Un film qui vient comme en assembler tous les fragments précédents. Une œuvre en soi aussi. Composite, entremêlant psychanalyse, enquête intime, mémoire, lecture, enregistrement, écriture et réécriture bien sûr, musique et réalisation.
C’est l’histoire d’une mise en abîme, de deux destinées qui s’interpellent.
Dans son récit, Clémentine Autain dresse avec la force de la nécessité, le portrait d’une mère oubliée. Dominique Laffin, actrice mythique, espoir du cinéma français des années 70, « touchante, très aimée dans le métier » mais qui « avait une incapacité à être ancrée dans le monde réel ».
Dans la vraie vie, Dominique Laffin meurt à 33 ans. « Partie sans un mot ». Clémentine Autain en a 12, mais déjà elle ne se souvient pas. Sa mère l’avait abandonnée alors qu’elle n’était qu’une gosse. De cette femme, mère, Clémentine Autain a conservé une séquence encombrante : « Tu étais soûle, tu avais raté les marches de l’escalier en descendant du wagon et tu délirais sur les rails, incapable de te relever. Tu ne voulais pas sortir de là mais nous avons fini par te ramasser et t’installer sur une espèce de caddie à roulettes. » C’est la dernière fois que Clémentine voit sa mère. Elle a 11 ans, face à une mère ivre morte. Celle de « La Femme qui pleure », son grand succès cinématographique, un film où elle tient le rôle-titre, écrit sur-mesure par Doillon.
D'autres pleurs. Cette fois, c’est au tour de Clémentine Autain de jouer le rôle principal, qui révèle à la réalisatrice, Romane Bohringer, des tourments identiques. Romane, abandonnée par sa mère à l'âge de 9 mois. Une mère dont elle apprend le décès à 14 ans. Une mère remisée jusqu’alors.
Clémentine Autain, dans son livre, choisit de renouer contact avec cette mère qu’elle a trop tôt condamnée. « Ce qui abîme, c’est la répétition. Ce qui nous a séparées, c’est la récurrence de ton incapacité à prendre soin de moi. Je n’ai plus trouvé la force de comprendre. » Ce qu’elle va découvrir, c’est la vulnérabilité : « Ta mère t’adorait, elle souffrait de ne pas te voir… » Clémentine Autain écrit la suite : « Comme si tu avais laissé ce message pour moi, Dites-lui que je l’aime. »
La transmission ne s’arrête pas là. Romane Bohringer à son tour, mettant en scène Clémentine Autain et son histoire intime et émouvante, prend conscience que sa mère l’aimait, au détour d'archives épistolaires : « J’ai installé Romane dans un petit panier sur mon vélo. »
Des mères fragiles. « Attention fragile… très fragile ! » Clémentine, avant Romane, le constate : « c’est la dernière réplique adressée par Yves Montant à l’homme qui part à [son] bras, dans Garçon ! de Clause Sautet, un de tes derniers films. »
([son] : le bras de Dominique Laffin)
Ce sont ces épisodes naïfs et touchants que le film de Romane Bohringer anime, extraits du livre de Clémentine Autain et, ou, de ses propres ressouvenances, de témoignages aussi, semblables à ceux que rapporte Clémentine.
« Qu’est-ce que tu ressembles à ta mère ! »
C’est aussi une époque, les seventies supposées libérées, pourtant inégalitaires, que ces deux femmes en viennent à partager.
« Le métier t’a abandonnée, à l’instar de Patrick Deweare qui a joué la fureur de vivre et s’est suicidé à trente-cinq ans… », observe Clémentine, s’étonnant que « tu sois plus oubliée que lui alors que vos parcours se font écho. »
Aujourd’hui, les parcours qui se font écho sont ceux de Romane Bohringer et de Clémentine Autain, entre « l’intime et le construit social, l’histoire personnelle et politique ». Un film qui joue de ce miroir inattendu et… fragile. L’une et l’autre ont trouvé leur place, Romane, artiste, Clémentine, femme politique. Elles ont acquis la liberté et l’égalité. Sont devenues mères à leur tour : « Je me projette maintenant dans le rôle de la maman, presque impatiente d’avoir soixante ans pour me promener fièrement avec une jeune fille au bras, avec ma fille devenue grande -ce possessif me déplaît mais la formule est consacrée. »
« Serait-ce une histoire de filles, de femmes ? »
C’est une histoire de lignées, de douleurs de femmes qu’il est temps de briser. Comme le souligne Romane Bohringer, actrice de son propre film : « J’ai rompu la chaîne de l’abandon, il y a de la beauté là-dedans ».
De la beauté, et beaucoup de pudeur, en particulier lorsqu’il s’agit du rôle des pères, Yvan Autin, Richard Bohringer, si présents en filigrane du film, et du livre.
Si présents.
En clin d’œil, que j’avais d’abord jugé aussi superflu qu’incongru, il y a ce générique à la fin du générique du film. Un extra-extra-court-métrage réalisé par le fils de Romane. Et puis avec le recul j’ai révisé mon point de vue. D’abord, parce que ce garçon affiche une ressemblance troublante et lumineuse avec sa grand-mère. Qu’à travers lui, elle revit. Il réconcilie, il est le présent qui lie passé et futur. Ensuite, parce que Romane fait ce qu’elle veut, c’est son film, le film d’une vie qui se comble, une vie où la famille est un socle solaire ; le film d'un héritage, d'une transmission et de demain qui s'organisent, autant pour elle que son actrice-inspiratrice. De ces rencontres qui tissent le reste d'une vie.