Elle entend pas la moto, film docu’ de Dominique Fischbach (1h34)
Une plongée intimiste, jamais voyeuriste, au plus près du handicap et plus précisément de la surdité.
La famille doit se réunir cet été-là, huit ans après la mort du cadet, Maxime. Suicide, fatalité ? Chacun se raccroche à ce qu’il peut, croyance, lucidité, pour dompter sa peine et sa culpabilité. Le plus important, c’est de continuer à construire, à se projeter, avec Maxime. Cet été-là, c’est au chalet, en Haute-Savoie, qu’amis et famille sont attendus, chez les parents de Maxime, pour communier autour de Maxime. Continuer à le faire vivre ce petit bonhomme. C’est là, au cœur de ces paysages à couper le souffle, auprès du clan, qu’on débarque, nous spectateurs, là où une existence de 25 années s’apprête à se dérouler sous nos yeux. Ambiance familiale courageuse, en colère, fatiguée et plus que tout : unie, aimante et… à l’écoute. Une famille qui affronte les faits comme les émotions, sans détour. Ce qui les lie… c’est la parole. Une parole qui leur permet de ne jamais s’apitoyer ou de se victimiser. Une parole qui les aide à se dépasser.
C’est à travers Manon, que l’on découvre les vicissitudes, les fragilités, et cette manière singulière de les surmonter les épreuves, propre à chacun.
Manon la cadette, et Maxime le benjamin, sont nés sourds. C’est génétique. Véronique, l’aînée est entendante, comme leurs parents. Manon enceinte, a donné naissance à Mathéo, lui aussi né sourd.
Manon est kiné. Jeune femme solaire, sportive, valeureuse, elle « trace » sa route et extériorise ses états d’âmes ; elle réconforte aussi. À l’image de la mère. Petite, elle brillait un peu plus que son frère et sa sœur déjà, affirmant tôt sa singularité. Bonne élève, elle était par ailleurs promise aux plus hautes marches des podiums dans sa discipline, la gymnastique.
Et puis les parents ont fait le choix de l’oralisme. Manon et son frère Maxime ont été opérés, on les a implantés d’un implant cochléaire. S’en sont suivies des années d’orthophoniste, d’apprentissage de la langue, de travail de leurs cordes vocales. Pour Manon, cet implant a signé la fin de sa carrière de gymnaste : très jeune, il lui a fallu rebondir. Autant physiquement que psychiquement.
Manon s’estime chanceuse : à son époque, elle a pu bénéficier d’un accompagnement pendant sa scolarité. Elle ne s’est jamais sentie exclue même si -lisant sur les lèvres- suivre une conversation ou comprendre un professeur qui explique un théorème face au tableau, dos à la classe, l’a souvent embarrassée. Avec sa meilleure amie, elle se souvient s’être construit un imaginaire lors de la projection du film « Les 101 Dalmatiens ». Avant l’implant. Des années plus tard, visionnant à nouveau le film, implantée, elle se rend compte du décalage entre l’histoire qu’elle s’était inventée et l’autre : la vraie, scénarisée par les studios Disney. Rien ne correspondait plus. Elle n’aimait pas ce nouveau synopsis qui gâchait tout et effaçait sa candeur.
Cette autre anecdote, qu’elle partage sans amertume maintenant. À l’âge de 12 ans, une amie l’invite à passer du temps chez elle. Lorsque les gamines arrivent, la mère regarde Manon et comprend qu’elle est sourde. Pas de ça chez elle : elle met Manon à la porte, qui se retrouve rejetée au milieu de la rue.
Maxime n’a pas eu la même chance que sa sœur. À l’école, les budgets de l’Éducation nationale, toujours plus allégés, ne lui ont pas permis de bénéficier d’un accompagnant. Lui s’est retrouvé seul, dans des classes d’entendants à une époque où le handicap n’était pas un sujet et où sourd était forcément synonyme de muet. Il a fini par ne plus pouvoir supporter cet ostracisme ambiant. Il a décroché de la scolarité, puis abdiqué de la vie.
Véronique, l’aînée, est devenue orthophoniste. Elle a choisi de s’occuper des sourds. Et des entendants. Pour communiquer avec ses frère et sœur, elle a appris la Langue des Signes Française.
Un choix que leurs parents ont refusé. Entre oralisme et Langue des Signes, ils ont privilégié l’oralisme dont ils pensaient que ça constituerait un moyen plus sûr de communication dans la société.
Dans la société peut-être, mais entre eux ?
Après tout, leur langue originelle est celle des signes.
À ce sujet, une longue discussion s’ensuit entre Manon et son père, lors d’une pause dans la montagne silencieuse. Aucune récrimination ni ressentiment. Les uns et les autres ont fait de leur mieux, c’est tout.
Manon explique, par l’exemple, le concret des situations, que vivre sourd parmi les entendants, malgré l’oralisme, malgré l’implant, malgré la Langue des Signes, malgré un travail et être inséré socialement, malgré une vie de famille épanouie, malgré les amis, malgré tout, reste un combat à porter au jour le jour, qui s’immisce dans tous les détails du quotidien. Chaque jour est à réinventer, pour entendre la moto.
Plus que quiconque, Manon a compris le désespoir de son frère.
Véronique aussi l’a compris. Mais Véronique n’a pas surmonté la mort du petit frère. Elle s’est détachée de sa famille. Cet été-là, elle n’est pas venue au chalet. Ni les huit dernières années.
Dans la salle de cinéma, beaucoup de sourds observaient, un sourire satisfait et ému aux lèvres, les spectateurs entendants, venus seuls, accompagnés d’enfants entendants. Il suffisait d’un regard complice pour comprendre que sourds et entendants peuvent aujourd’hui se mêler, partager, se comprendre. Mais à quel prix…
Un très beau film, touchant, qui écorne l’État, l’Éducation nationale mais qui donne foi en l’humanité qui toujours, trouvera les ressources pour faire progresser les combats sociétaux.