Love me tender, drame, histoire, de Anna Cazenave Cambet (2h13)
Deux fois nominé : Un certain regard au Festival de Cannes 2025 et aux Lumières de la presse étrangère 2026 (meilleure actrice, Vicky Krieps).
Love me tender, c’est d’abord l’occasion de (re)lire le livre éponyme de Constance Debré et quelque chose me frappe maintenant, que je n’avais pas remarqué avant. Une écriture à l’os, au plus près de l’esprit, du cœur et du corps, qui me rappelle celle de Guillaume Dustan, que le livre de Christophe Beaux fait revivre depuis peu (même s’il s’attache davantage à son histoire avec William Baranès, qu’à Dustan que -finalement, il n’a pas connu). Une similitude non pas sur les préférences sexuelles des deux auteurs (même si les deux appellent leurs amant-e-s Lapin), Constance Debré n’écrit pas de pornofiction et son orientation n’est pas le sujet (une échappatoire ?) : « La justice est porno, l’amour est porno, la famille est porno, il n’y a que le sexe qui ne l’est jamais. »
Sur le fond, cependant, ils traduisent un affranchissement similaire : de la bourgeoisie, du carcan familial aristocratique et très en vue, de ce que la société attend. Malgré ça et contrairement à Dustan, Debré elle, a conservé son identité. S’afficher Debré, c’est pas rien. Dès lors qu’il s’agit de renoncer aux injonctions : « On me dit de ne pas publier le livre, on me dit de ne pas parler aux filles, on me dit de ne pas parler de cul, on me dit qu’il ne faut pas blesser Laurent, on me dit qu’il ne faut pas choquer les juges, on me dit de prendre un pseudo, on me dit de me laisser pousser les cheveux… de me maquiller… que c’est normal… qu’un enfant… qu’une mère… souffrir… on me dit, on me dit, on me dit. »
Est-ce ce qui lui permet d’écrire pudique, pour se concentrer sur ses ressentis de femme et de mère bafouée, humiliée, stigmatisée, et les limites à imposer ?
Car le sujet de Love me Tender c’est cela : « Je ne vois pas pourquoi l’amour entre une mère et son fils ne serait pas exactement comme les autres amours. Pourquoi on ne pourrait pas cesser de s’aimer. Pourquoi on ne pourrait pas rompre. »
Love me Tender, c’est renoncer à l’amour d’un fils, Paul, après avoir renoncé à sa famille et à sa carrière d’avocat (Dustan comme Debré, encore un point commun), aux choses, aux livres et aux biens (sauf sa vieille Rolex), à la société, et ne plus rien faire d’autre que réfléchir sur soi et écrire le « Moment de bascule, kairos, c’est comme la conversion de saint Augustin cette affaire, aussi radical. » ; « Ça fatigue mais ça repose aussi, de ne pas avoir de maison, de famille, d’amour, d’argent. Je n’en aurais rien su si j’avais eu Paul. »
Écrire et nager. Pour tenir. « Conserver mon corps au maximum de son équilibre et de sa puissance. Puisque c’est lui qui me tient. » Sa discipline. Sa méthode et continuer à « vivre comme un mec, un jeune homme, en célibataire, en solitary man comme dit Johnny Cash. À partir de maintenant je suis un lonesome cow-boy. »
Ce qui est frappant concernant ces deux auteurs radicaux donc, c’est la forme de leur récit, ciselée, focus sur le détail, aussi mentale qu’organique, et cette manière de faire vivre les dialogues en plein milieu des phrases : « Je lui dis non il répond, Comme tu veux. »
D’ailleurs, c’est comme ça que s’installe l’histoire.
Par un baiser importun, refusé par Constance.
Au Flore. Où Laurent, qu’elle a quitté après 20 ans de mariage, l’a invitée à dîner. Ils ont organisé la garde de leur fils, Paul. Cela fait trois ans à présent. Laurent décide de la raccompagner jusqu’à chez elle, ce soir. Elle lui a avoué qu’elle aimait les filles pourtant.
Ça part en vrille : « Ce serait quoi ton crime ? on aimait se demander entre avocats. Je n’avais pas pensé à l’inceste. » Ça s’emballe : Constance propose le divorce. Laurent demande la garde exclusive de leur fils et la déchéance de l'autorité parentale de son ex-femme. Qu'il accuse d’inceste et de pédophilie. L’avocat de Laurent lit des passages du livre d’Hervé Guibert « Fou de Vincent » à l’audience.
Le juge désigne un psychiatre pour expertiser le couple et l’enfant et accorde à Constance un droit de visite limité, encadré, « médiatisé » dans un « espace rencontre ».
Laurent (Antoine Reinartz, entre mesure et démesure) ne respectera jamais les ordonnances de la juge. Laurent impose à Constance de renoncer à Paul. Ça dure deux ans.
Constance et son fils se revoient, une heure, en présence de spécialistes de la petite enfance qui annotent tout. Une autre heure. Bientôt, ils ne trouvent plus rien à se dire. Constance se rase la tête. Déménage. Une piaule comme une taule. Déménage encore. Coloc. Écrit et nage. Son livre est publié. Ça envenime la situation. Son père (Féodor Atkine, entre accord et désaccord) s’en mêle, dit à sa fille qu’elle « ne fait aucun effort pour arranger les choses ». Constance s’accommode des décisions de Laurent qui souffle le froid et le chaud, prétexte, ment et manipule leur fils.
Constance gagne en appel. Laurent maintient la pression.
« Je ne suis pas une mère. Mère, c’est quelque chose de pire que femme. C’est un peu comme domestique. Mère, ça n’existe pas. Mère comme statut, comme identité, comme pouvoir ou non-pouvoir, comme position, de dominé ou de dominant, comme victime et comme bourreau, ça n’existe pas. Ça n’existe jamais ces choses-là. Il y a l’amour et c’est tout autre chose. L’amour qui sait que la violence ne concerne que celui qui l’exerce. »
Un film épuré, porté par une Vicky Krieps époustouflante, jean et débardeur, athlétique, digne, tout en tenue et retenue, douce et posée comme une femme, comme une mère.
Love me Tender, c’est renoncer à la tendresse. C’est renoncer au chagrin.