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À Pied d’œuvre,  

Après le livre de Franck Courtès (Gallimard), le film de Valérie Donzelli (Comédie dramatique, 1h32)

Valérie Donzelli
À pied d'oeuvre

C’est l’histoire vraie d’un homme, fils et père à son tour, qui divorce, plaque son job de photographe qui lui fait mener grand train pour écrire. Un homme en proie à ce truc viscéral qui nous rend prêts à tous les compromis, pourvu qu’on écrive.

Je dis on, parce que #jesuisfranckcourtes

Avant de quitter mes fonctions de Directrice de la com’ au sein du groupe La Poste, j’avais entendu Écrire ou communiquer, il va falloir choisir maintenant. Premier roman. Compte d’éditeur. Estime. Melpomène contemporaine d'après les journalistes. Première à publier une œuvre romanesque sur 300.000 postiers.

Je n’ai pas eu envie de choisir au début. J’écrivais depuis toujours, je ne m’étais pas posé la question.

En discutant avec Philippe Vilain lors d’un dîner, alors que j’exprimais des doutes maintenant, il m’a dit Heureusement que j’ai jamais eu à choisir, je ne sais faire que ça. Écrire. Philippe Vilain ne vit pas de « succès d’estime » ; il vit d’un succès d’estime et d’un succès commercial.

J’ai fini par quitter le groupe La Poste après 17 ans et plus ou moins sur une impulsion quand écrire est devenu l’urgence absolue. Pronostic vital engagé. 

Au début le chômage. Puis des emplois « d’opportunités » à une époque d’avant leur ubérisation, comme dans le film de Valérie Donzelli et le livre de Franck Courtès (l'un étant fidèle à l'autre). J’ai été cliente et auditrice mystère ; vendeuse de fringues ; j’ai écrit via des plateformes des notices hyper-formatées payées 5€ et je vous ai appelé au téléphone. Je vous ai à peu près tout vendu, sans jamais que personne ne s’en plaigne, vous vous êtes montrés aimables et sympathiques, d’Est en Ouest et du Sud au Nord en passant par les volcans d’Auvergne.

« Jobs d’appoint » qui non seulement ne rapportent rien mais désocialisent davantage, car écrivain sans visibilité équivaut bientôt à vivre sans statut. C’est comme être dénaturalisée, apatride, en exil et en exode permanents. J'ai vécu comme mes grands parents arméniens, arrivés en France après avoir fui leur pays. On n’est même pas un numéro qu’on appelle au parloir, pas non plus un code-barre. La CMU nous raccorde encore un peu et puis vient le moment où même ça, on n’y a plus droit.

Pour mes deux « jobs d’appoint » censés m’accorder la liberté d’écrire en me permettent de m’organiser à horaires partiels et, comme Franck Courtès, d’écrire le matin -Pourquoi écrire se manifeste-t-il plutôt à l’aube ?- j’ai subi les pires plongées en indignité, en déshumanisation, en humiliation et en honte, quand en tant que dircom’ je gagnais grassement ma vie et le tapis rouge m’était déroulé dans des lieux de prestige plus souvent qu'à mon tour.

Il y a d’abord eu le libraire, qui me payait au black Tu comprends, c’est pas contre toi, mais avec les charges en France. Qui a commencé à m’en demander de plus en plus Tu comprends, j’ai jamais eu une vendeuse aussi agile. Lorsque je lui ai expliqué que non, ses réseaux sociaux, je ne les animerai pas parce que je n’étais pas payée pour, il m’a répliqué C’EST MOI LE COMMANDITAIRE, TU FERAS CE QUE JE DIS. En s’avançant vers l’entrée de sa boutique, avant de tirer les stores et de fermer la porte à clé. En voiture un jour, il avait frôlé mes cuisses en cherchant un papier dans sa boîte à gants tout en conduisant. Lui, je m’étais dit, il a le potentiel Harvey Weinstein des petites gens. Lorsqu’il a rouvert sa boutique, je me suis carapatée et je ne suis plus jamais revenue. Autant dire que mon « salaire », je n’en ai jamais vu la couleur. À la place j’ai reçu un email C’est moi qui t’ai sorti de la merde, du RSA, TU ME DOIS TOUT T’ENTENDS ! On peut dire que sans moi, tu serais dans le caniveau.

Je n’ai pas répondu, j’ai conservé ces emails pour le jour où j’écrirai « À pied d’œuvre » moi aussi.

Plus tard, ce dernier job, après l’avant-dernier au milieu des livres. Celui-là, le dernier, au milieu des gens. Plateforme de télémarketing. Je vends des stores bannes, des portes et des fenêtres, des volets, des moustiquaires. S’il y a un argument type à respecter, le vendeur, après qu’on a décroché pour lui un rendez-vous, vend à ses conditions arbitraires et parvient toujours à faire signer des contrats mensongers et ruineux.

Assez vite, je saisis le truc et je me mets à tout photocopier, la moindre pièce à conviction. Je parviens à nouer avec certains d’entre vous une telle confiance que j’obtiens vos témoignages. Arrive le jour où je pète un plomb. Qui n’est pas celui que j'avais pu anticiper en sachant que ce jour arriverait. Ce jour-là, c’est de voir mon box. Je dis « mon » mais on n’a rien à soi en open-space d'appels téléphoniques. On est des silhouettes qui enchaînons les appels parfois au box 10 parfois au 4. Le box 6, ce matin d’hiver, a des miettes sur le clavier ; le casque suinte et le bureau colle. Ça me dégoûte. Je m’casse. Ne reviens pas. Abandon de poste. Reviens pour signer les papiers VOUS AVEZ TOUT MANIGANCÉ ! VOUS N’AUREZ AUCUN PAPIER, VOUS AVEZ FAIT ÇA POUR LE CHÔMAGE MAIS VOUS N’AUREZ PAS LE CHÔMAGE. En plus de hurler, le directeur se lève, décroche son ordinateur de son socle, qu’il me balance à la figure comme dans un même sur X.

Je prends rendez-vous à la DGCCRF, parce qu’une amie y travaille et m’y incite : Ça tombe bien, on suit cette entreprise depuis longtemps, il nous manquait des documents de l’intérieur.

On se retrouve au tribunal. Moi sans avocat. Les dirigeants de la société représentés par le leur. Qui s’avance vers moi Tenez, on vous propose de prendre la responsabilité de la plateforme qu’on créée, francilienne en échange de votre silence. Il me tend une enveloppe pleine de billets. J’avoue, la tentation est grande. Y’en a beaucoup, des billets. Quelques secondes de réflexion me traversent et j’entends l’avocat rajouter : Dites-moi combien vous voulez si c’est pas assez.

Ce que je veux ? La vérité, monsieur. Je balance son enveloppe à terre et lui me jette son téléphone au visage.

N’empêche, au tribunal, j’obtiens gain de cause, dans mon droit.

Pendant ma période RSA, des amis, mes meilleurs amis de toujours, s’impatientent Y’en a plein des auteurs comme toi qui végètent ; c’est pas parce que les gens te lisent, aiment tes histoires, ou que les éditeurs trouvent que tu as une belle écriture, un style ou je ne sais quoi, que ça va marcher pour toi. Ça se saurait maintenant, depuis le temps. Trouve-toi un boulot, ça suffit.

Avant, leur discours était plus opaque T’es trop mystérieuse, on te comprend pas, comment tu peux… Je t’admire, hein, mais je sais pas comment tu fais.

Ou… N’écris plus, si tu écris à partir de toi.

Franck Courtès
À pied d'oeuvre

Contrairement à Franck Courtès, il me reste un appartement. Propriétaire, ça change tout : je vends, je rachète (location, même pas en rêve, pour des raisons évidentes). Encore et encore. Toujours plus petit. Je pense à Constance Debré, à Goliarda Sapienza. Il suffit d’un ordinateur, de cahiers d'écolier et d’un Bic cristal. Une cellule suffit.

Plus tard, je déménage encore : Rue du Mur. Non seulement à pied d’œuvre mais maintenant, au pied du mur.

Je comprends aussi que ces « petits boulots » qui te feraient perdre estime de toi et confiance en toi, sont une chance : ils t’ancrent dans la vraie vie. Ils sont le pendant de l’écriture, qui rend évanescent et isole. Parce que c'est certain, on vit dans notre tête.

À pied d’œuvre, de Franck Courtès. Le livre m’avait déjà bouleversée. Le livre du va-tout. Quitte ou double. C’est la première fois que je lisais un livre qui me bousculait tant que je ne soulignais aucune phrase en particulier. C’est le livre entier qu’il aurait fallu surligner.

#jesuisfranckcourtes tout uniment et simplement : ça s’est fait comme ça.

Comme on écrit, un beau jour et que tout devient solaire.

À pied d’œuvre, de Valérie Donzelli. Un film dont on reconnaît aussitôt l’univers de la réalisatrice : charmant, poétique et rempli d’une fantaisie éthérée qui se fixe sur la rétine, comme le livre coule dans les veines.

Bastien Bouillon incarne à la perfection #jesuisfranckcourtes : nous, les écrivains, qu’aucun accommodement ne réussira pas à gaslighter. Même si au début, j'ai trouvé le film et le personnage lent, se laissant facilement humilier, complaisant et sans réaction. Et puis j'ai compris que ce personnage-là conservait son énergie pour ce qui l'animait intérieurement: l'écriture. Et que plus il serait docile et efficace pour son autre vie de maçon et d'homme à tout faire à 10€ de l'heure, plus il attendrait son objectif. Il serait victorieux. Il l'était déjà, dès lors qu'il avait pris la décision de devenir homme à tout faire l'après-midi ou le soir, pour réserver ses matinée à écrire. Le reste n'avait pas d'importance. Seul écrire comptait. C'est alors que le film a trouvé sa dynamique et l'univers de Valérie Donzelli sa légèreté et donc, sa puissance.

Bastien Bouillon
À pied d'oeuvre

Bastien Bouillon incarne une tempérance qui renferme (pardon par avance) ce bouillon incandescent de l’écrivain. Tantôt flegmatique, nonchalant, indolent ; tantôt physique, courageux, doté d’une multitude de ressources. Toujours à pied d’œuvre. Jamais découragé.

Le film est drôle et léger parce que les écrivains enténébrés, rien ni personne ne saura les déposséder de cet humour auto-dérisoire. Ils provoquent le chaos (parce que en vrai, c’est son choix, à Franck Courtès ; ça a été mon choix) jusqu’à s’ensiler de cette manière vertigineuse. Il faut bien que ça ait du sens en fin de compte. Que ce chaos devienne matière pour redéfinir l’ordre autour de soi.

Le film n’est jamais équivoque sur cet écosystème du livre qui broie et qui fait briller en même temps. Des coulisses qui paraîtront inacceptables à certains, mais qui à nous, #jesuisfranckcourtes demeurent le graal : justice et reconnaissance.

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Tag(s) : #livre, #à pied d'oeuvre, #Valérie Donzelli, #bastien bouillon, #franck courtès, #écrivain, #écrire
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